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Maires de France
Solutions locales
février 2022
Environnement Sécurité - sécurité civile

Rouen confrontée à l'incendie de Lubrizol

À la suite de l'incendie de l'usine classée Seveso, en 2019, Yvon Robert, alors maire de Rouen (110 170 hab., Seine-Maritime), a dû gérer les impacts environnementaux et sanitaires du sinistre.

Bruno Leprat
Illustration
© D. Leclerc - Ville de Rouen
Le 26 septembre 2019, un incendie ravage l'usine chimique Lubrizol de Rouen (76). Environ 10 000 tonnes d'additifs pour lubrifiants partent en fumée. Un épais nuage se forme, noir et pestilentiel, atteignant plus de 20 km.
Le 26 septembre 2019, vers trois heures du matin, un incendie se déclare dans l’usine chimique Lubrizol de Rouen. Sur ce site Seveso à haut risque, 10 000 tonnes d’additifs pour lubrifiants partent en fumée. Un épais nuage de fumée se forme, noir et pestilentiel, atteignant plus de 20 km. Yvon Robert, maire et président de la métropole, reçoit chez lui, à six heures, l’appel du directeur de cabinet du préfet. Il part sur le site. L’incendie est maîtrisé mais il mettra du temps à s’éteindre. Yvon Robert est rassuré, il n’y a pas de victimes.

En lien avec le préfet, il trouve ses marques. Son objectif : faciliter le travail des pompiers. Afin de fluidifier la circulation en ville, il ferme les écoles tout en organisant un accueil pour les parents qui doivent déposer leurs enfants. Il demande aussi aux habitants, aux agents de la ville et de la métropole de rester chez eux. Il s’agit aussi d’exposer le moins de monde possible à un nuage dont l’innocuité est inconnue.

Le maire opte pour un ton apaisant : lui qui était à Toulouse en 2001, lorsque l’usine AZF a explosé, sait que l’incendie est sans commune mesure. La sirène municipale n’a d’ailleurs pas retenti, ce qui aurait été «une première depuis la guerre ». «Il n’y a pas de morts ni de blessés ou de logements endommagés comme à Toulouse, je ne veux pas susciter de panique. » Il dépose néanmoins plainte contre X une semaine après l’accident. Son but : «défendre les intérêts des collectivités, des particuliers, des commerçants, des agriculteurs, tous les acteurs économiques et le territoire en tant que tel », compte tenu notamment des incertitudes sur l’impact environnemental et sanitaire de l’incendie. Le feu éteint, l’usine a fermé.

Mais les inquiétudes se multiplient. Des enseignants demandent le nettoyage d’écoles, perturbés par la présence de suie. Des analyses sont faites à la suite des rumeurs d’« eau noire » au robinet. Un jour, alors que les réseaux sociaux évoquent la présence d’amiante dans le nuage, une école ferme en urgence en raison d’un «morceau d’amiante » dans la cour. «Cela s’avèrera un nid d’oiseau », indique Yvon Robert.
 

Gérer les préjudices

De son côté, le préfet intime aux agriculteurs de ne pas commercialiser les produits qui ont été survolés par le nuage. L’élu multiplie les échanges avec ses collègues des communes avoisinantes que le nuage à survolées, car ils estiment avoir été négligés par la communication préfectorale, ou répercutent les anxiétés d’administrés. Lors de conseils métropolitains dédiés, le préfet vient faire le point.

Yvon Robert rencontre les dirigeants des chambres de commerce et d’industrie et des chambres de métiers, inquiets des dommages de l’incendie sur l’image du territoire. En octobre et novembre 2019, il est auditionné par l’Assemblée nationale puis par le Sénat qui ont créé une mission d’information sur le sujet.

En décembre 2019, Yvon Robert apprend la réouverture partielle de l’usine, sur décision préfectorale, malgré son opposition et celle d’autres maires, ainsi que celle d’associations environnementales et de collectifs de citoyens. En février 2020, Lubrizol France est mis en examen pour «exploitation non conforme d’installation classée » et «déversement de substances nuisibles dans les eaux ».

Mais peu à peu, le sujet est remplacé, début 2020, par la pandémie. Aujourd’hui, Yvon Robert – qui a quitté la mairie en juin 2020 et auquel Nicolas Mayer-Rossignol a succédé (lire ci-dessous) – suit l’enquête en cours avec attention. Il tire les premiers enseignements de l’incendie : si le préfet gère l’urgence, le maire peut coordonner son action «s’il est bien informé ».

Il s’interroge aussi sur la capacité des autorités à faire passer des messages en situation extrême : «Sur les réseaux sociaux, tout s’écrit, y compris n’importe quoi, et devient plausible. Dès lors, comment suggérer les bons réflexes ? » Il conclut sur un paradoxe : «Avec les moyens d’analyse scientifique, on en sait toujours plus… mais si on le partage, cela distille le doute. »

 

Interview
Nicolas Mayer-Rossignol, maire
de Rouen (76) et président de
la métropole Rouen Normandie
" Renforcer la sécurité des sites industriels "
Vous avez succédé à Yvon Robert en juin 2020. Comment gérez-vous la suite de l’accident ?
Sur le fond, le dossier sera réglé quand la justice aura fait son travail. On l’a vu avec AZF, à Toulouse, cela prend du temps. Surtout, nous voulons la vérité. Sur l’origine, le pourquoi de l’incendie, des choses ont filtré, mais rien n’est clair. Ensuite, on tirera des leçons en termes de gestion et de prévention de crise. Actuellement, si un accident équivalent survient en France, c’est la sirène ou rien, sauf à Rouen, où la métropole a lancé, en février 2021, son propre système d’alerte SMS auquel 15 000 personnes se sont inscrites et qui a déjà servi trois fois. Où en est l’alerte géolocalisée ? L’État s’est engagé sur une hausse des inspections dans les sites à risques. Mais le nombre d’inspecteurs a-t-il augmenté ?

À titre personnel, comment avez-vous vécu l’incendie ?
Avec stupeur, inquiétude… J’ai vu de chez moi le panache de fumée, entendu les informations à la radio, consulté les réseaux sociaux : c’était plus ou moins précis, rien d’officiel ne nous arrivait sur ce qu’il fallait faire, sur ce qui se passait. Devait-on se cloîtrer, emmener ses enfants à l’école ?…

Que représente Lubrizol pour vous ?
Un révélateur de tout ce qu’il faut revoir pour renforcer la sécurité des sites industriels (1) : la gestion de l’urgence et l’information aux populations, la transparence le jour même et dans la durée (qu’est-ce qui a brûlé, quel risque pour demain...), la prévention du risque, avec des inspections. Et, à plus long terme, le défi de l’aménagement d’un territoire : comment concilier usines et habitat, espaces verts… Le tout dans un contexte particulier, celui de la densification urbaine et du réchauffement climatique, qui augmente les risques naturels. Le défi est important et il se relèvera à deux conditions : associer les citoyens et travailler entre territoires.

 

Les acteurs clés
Les maires. «Le nuage Lubrizol a survolé nombre de communes et les maires ont été informés les premiers temps. Hélas, l’arrivée du Covid-19 et les élections municipales ont empêché de bien les informer dans la durée », explique l’ancien maire, Yvon Robert.
La justice. «Il est normal de confier au juge le soin de dire ce qui s’est passé. Mairie et métropole ont vite déposé plainte afin d’être partie prenante. En outre, l’émotion était forte, personne n’aurait compris que je ne le fasse pas. »

L’entreprise. « L’incendie chez Lubrizol me surprend car l’usine me semblait soucieuse de sécurité.Stockait-elle trop de produits ? C’est un débat car ce n’est pas forcément mieux de les disséminer sur plusieurs sites. »

Les officiels. «Se rendre compte par soi-même est important. Des ministres se sont déplacés ainsi que le chef de l’État. Pourtant, la situation était sous contrôle. J’ai parfois suggéré de ne pas venir… sans succès. »

Les médias. « En montrant jour après jour les mêmes images, les télévisions laissaient croire que l’incendie continuait. C’était donc dur de tenir un langage rassurant et évolutif vis-à-vis de la population. »

 

Dernière ligne droite pour FR-ALERT
Un an après l’incendie de Lubrizol, le ministre de ­l’Intérieur, Gérald Darmanin, est venu à Rouen, en ­septembre 2020, faire le point notamment sur le dispositif «FR-ALERT » devant informer avant, pendant et/ou après une crise les personnes dans une zone de danger, via un message sur leur smartphone. Il évoquait un déploiement du service dans des territoires «prioritaires » en 2021 et son extension en 2022. La complexité du projet, qui lie pouvoirs publics et opérateurs téléphoniques, semble avoir retardé ce calendrier.

Aujourd’hui, chose certaine, FR-ALERT, qui a fait l’objet d’une table ronde fin octobre organisée par la métropole de Rouen, entame sa dernière ligne droite. En vertu d’une directive européenne du 11 décembre 2018, il doit être opérationnel le 21 juin prochain. «Un tel projet ne renvoie pas qu’à une question de réseaux, note François Giannocaro, directeur de l’Institut des risques majeurs (IRMa). Il faut savoir aussi qui le déclenche, entre le maire et le préfet, à quel moment et quel message il adresse, afin que l’alerte ne soit ni tardive ni erronée. »



Précision
À la suite de la parution de cet article, nous avons reçu un courrier en date du 9 mars du préfet de la Seine-Maritime, Pierre-André Durand, qui nous prie d’apporter les précisions suivantes : 
- «s’agissant de la réouverture de l’usine Lubrizol plusieurs mois après l’incendie, elle s’est opérée en deux temps : un premier arrêté de réouverture à 30 % environ édité le 15 décembre 2019, suivi d’un second pour la quasi-totalité du site le 15 juillet 2020. S’il est parfaitement exact qu’un certain nombre d’élus rouennais et métropolitains avaient effectivement exprimé leur opposition à cette réouverture, il est à noter qu’aucun d’entre eux n’a déposé de recours contre mes deux arrêtés (…).»
- «s’agissant de l’information des élus des communes sous le panache, elle est intervenue essentiellement par le biais des services municipaux d’astreinte. (…) Il a été décidé depuis lors de doubler ce type d’information par un message gala à destination personnelle des maires (…).
- «s’agissant de l’alerte des populations, (…) des expérimentations sont en cours et le dispositif [FR ALERT] sera déployé cet été (…) ».
- «les initiatives déployées par certaines collectivités ou intercommunalités (métropole de Rouen, communauté urbaine du Havre, notamment) consistant à déployer un système de contact SMS (…) contribuent à la diffusion d’informations. Toutefois, ces dispositifs ne sauraient en aucun cas être considérés comme un système d’alerte puisqu’impliquant une inscription préalable (contrairement au dispositif FR ALERT) ».  
 


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Cet article a été publié dans l'édition :

n°398 - FÉVRIER 2022
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