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23/06/2026 JUIN 2026 - n°446
Environnement Industrie Santé

Lutte contre les PFAS : les élus pris en étau

Face au fléau des polluants éternels, les maires sont confrontés à l'inquiétude croissante de leurs administrés, à la lenteur des moyens étatiques, à l'incertitude sur les futures normes et solutions techniques à déployer.

Par Sarah Finger
Le collectif « Les territoires en action », basé à Oullins-Pierre-Bénite (69), ville d'implantation de l'usine Arkema émettrice de polluants éternels, plaide pour « l'application du principe pollueur-payeur ».
© Olivier Chassignole/AFP ; Ville d'Oullins-Pierre-Bénite
Le collectif « Les territoires en action », basé à Oullins-Pierre-Bénite (69), ville d'implantation de l'usine Arkema émettrice de polluants éternels, plaide pour « l'application du principe pollueur-payeur ».
Il n’est désormais plus possible de douter des menaces que les PFAS (composés per- et polyfluoroalkylés) font peser sur la santé publique comme sur l’environnement. Un rapport scientifique publié, le 26 mars, par l’Agence européenne des produits chimiques (Echa) confirme, à nouveau, la nocivité de ces molécules omniprésentes et extrêmement persistantes dans l’eau, l’air, la terre et les «risques croissants » qu’elles impliquent pour les populations (lire notre article).

Comment les élus locaux peuvent-ils gérer une problématique d’une telle ampleur ? «Face aux PFAS, nous n’y arriverons pas seuls », alertaient les signataires d’une tribune publiée par l’Association nationale des collectivités pour la maîtrise des pollutions et risques industriels (Amaris), le 16 décembre 2025. Ce texte pointait qu’« aucun dispositif national de soutien n’a été prévu » pour les maires confrontés à ces pollutions massives et à leurs conséquences. «Depuis quatre ans, de nombreux élus se sont mobilisés individuellement auprès des services de l’État mais ils n’ont obtenu que des réponses partielles et très localisées à leurs problématiques », dénonce Amaris.
 

Mobilisation dans la «vallée de la chimie »

Implantée au sud de l’agglomération lyonnaise, la plateforme industrielle de Pierre-Bénite est devenue le site le plus médiatique de la pollution aux PFAS depuis la diffusion, en mai 2022, d’un reportage révélant les rejets massifs, sur plusieurs décennies, d’Arkema France et de Daikin Chemical France. La mobilisation au sein de cette «vallée de la chimie » est scrutée par tous les élus concernés par les PFAS car elle s’est très vite mise en œuvre, comme l’explique Jérôme Moroge, maire ­d’Oullins-Pierre-Bénite (Rhône, 38 000 habitants), ville d’implantation des deux usines : «Dès juillet 2022, j’ai déposé une plainte contre X, en mon nom et dans l’intérêt de ma commune. J’ai rapidement été rejoint par d’autres maires ainsi que par des communautés de communes et des syndicats des eaux du Rhône, d’Isère et d’Ardèche. Cette plainte au pénal, qui vise à obtenir réparation dans le cadre d’un processus pollueur-payeur, réunit aujourd’hui près de 250 communes. »

Dans une même volonté de fédérer les acteurs locaux, Jérôme Moroge a lancé un collectif «Les territoires en action », lequel compte 40 collectivités et syndicats des eaux, représentant 150 communes des trois mêmes départements. Parallèlement, environ 250 riverains et six associations ont assigné en justice les entreprises pollueuses. Ce procès civil contre les PFAS, annoncé comme l’un des plus importants d’Europe, pourrait se tenir d’ici à trois ans.

« La vallée de la chimie est devenue au niveau national un territoire pilote ainsi qu’un laboratoire juridique car les élus locaux se sont beaucoup investis et la mobilisation citoyenne n’a pas faibli », analyse Emma Feyeux, responsable des projets de santé environnementale au sein de «Notre affaire à Tous ». «Des collectifs comme le nôtre ont poussé les élus à se mobiliser », renchérit Lucas Miguel, cofondateur du collectif «PFAS contre Terre », créé en 2024 dans la vallée de la chimie.
 

Les élus doivent gérer l’urgence

Toutefois, selon Emma Feyeux, la réaction des élus face au problème des PFAS n’est pas uniforme. «De par son ampleur, cette question peut leur faire peur, d’autant que les maires sont responsables de la distribution de l’eau potable et qu’ils se retrouvent en première ligne face aux préoccupations des habitants. »

Ainsi à Salindres (Gard, 3 600 habitants), au nord-est d’Alès, le résultat des analyses réalisées par l’association «Générations futures » et médiatisées en février 2024 ont suscité une crispation certaine parmi les élus locaux. Cette enquête établissait qu’une plateforme chimique du groupe Solvay déversait dans l’environnement des TFA (acide trifluoroacétique), un polluant éternel particulièrement complexe à éliminer. «Les révélations de cette vaste pollution ont suscité des réactions contrastées parmi les élus. Certains ont préféré faire l’autruche, tandis que des maires de villages situés en aval de Salindres ont pris conscience du problème et fait réaliser des analyses complémentaires », constate Michel Tachon, de l’antenne «Relais du Gard » de Générations Futures.

Face aux PFAS, difficile de trouver la bonne posture. Comme le pointe l’association Amaris, «les collectivités, souvent prises de court, doivent gérer seules l’urgence et élaborer des plans d’action pour garantir l’eau potable et la continuité du service public ».

Julien Lallement peut en témoigner : il vient d’être élu maire de Villy (Ardennes, 200 habitants), l’une des communes les plus contaminées de France avec Malandry et La Ferté situées dans le même département (lire notre article). Dans ce village, les restrictions touchant à la consommation de l’eau du robinet ont débuté en juillet 2025. «La teneur en PFAS dans notre eau a dépassé jusqu’à 27 fois la norme, explique-t-il. Notre source va devoir être définitivement abandonnée. Pour nous, l’enjeu consiste, avec notre communauté de communes, à retrouver le plus vite possible de l’eau potable [en privilégiant] la solution la plus rapide mais aussi la plus pérenne. » D’ici là, Villy rembourse à chaque habitant deux litres d’eau en bouteille par jour. «Sur un an, cela représente environ 16 000 €, détaille Julien Lallement. C’est beaucoup pour une petite commune comme la nôtre. »

À Chasse-sur-Rhône (6 700 habitants, Isère), située également dans la vallée de la chimie, le maire, Christophe Bouvier, a lui aussi paré au plus pressé : «Le principe de précaution nous a poussés à mettre en place, fin 2023, des fontaines à eau dotées de filtres à charbon actif dans nos cantines municipales. Coût de l’opération : 6 000 € sur nos fonds propres. Un sixième filtre à charbon actif va être installé sur notre station de captage, mais d’autres incertitudes émergent, concernant notamment les PFAS contenus dans l’eau rejetée dans le Rhône par notre station d’épuration… »

Pour l’élu, le manque d’accompagnement par l’État tout comme le millefeuille d’organismes publics intervenant dans ce champ handicapent les élus. «La création d’un ministère de la gestion de l’eau qui centraliserait toutes ces questions nous aiderait, estime le maire de Chasse-sur-Rhône. Les collectivités devraient aussi pouvoir solliciter un tiers scientifique de confiance pour les aider dans leurs décisions. »

Pour Maître Louise Tschanz, qui travaille sur les PFAS depuis 2021, les élus concernés par ce fléau doivent tenir informés les habitants mais aussi définir une stratégie. «Déposer une plainte au pénal contre X permet de marquer l’action du maire et d’agir rapidement, même si la plainte débouche sur une instruction longue », conseille l’avocate qui rappelle toutefois qu’une question cruciale demeure : «Qui va payer la dépollution ? » 
 

Régis Taisne,
chef du département «cycle de l’eau »
à la Fédération nationale des collectivités concédantes
et régies (FNCCR)  
« Le contexte est marqué par l’incertitude »
« De nombreux maires se sentent démunis face à la problématique des PFAS car ils ont une responsabilité réglementaire et morale s’agissant de la qualité de l’eau qu’ils distribuent. L’État se révèle, lui, très peu proactif, comme dans le dossier des pesticides. Il se retourne vers les collectivités et leur demande de fournir de l’eau potable. À elles de gérer ! Or le contexte est marqué par l’incertitude.
De nouvelles études de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) ­doivent déterminer si la liste des 20 PFAS actuellement recherchés dans l’eau [ndlr : depuis le 12/01/2026 en application d’une directive européenne de 2020] sera complétée par d’autres molécules, et si les limites de qualité actuelles sont pertinentes.
Des eaux jugées aujourd’hui conformes pourraient ainsi devenir non conformes. Mieux vaut donc attendre avant ­d’investir dès à présent dans un équipement qui pourrait s’avérer très vite caduc ou bien surdimensionné par rapport aux besoins réels. Les solutions techniques semblent hors de portée financière des petites collectivités. Le surcoût lié à ces équipements sera surtout problématique en zone rurale, moins propice aux économies d’échelle : jusqu’à 2 ou 3 € par m3, contre 40 ou 50 centimes dans de grandes unités. »
Photo © FNCCR

 

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