Relations mairie-habitants : trouver la bonne distance
Être accessible sans être envahi, être proche tout en se préservant : gérer la relation avec les habitants est l'un des défis dans l'exercice du mandat. Chaque maire y répond à sa façon.

« Cette recherche de la bonne distance, c’est un dilemme et une interrogation que beaucoup de maires se posent. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise solution, cela dépend de la personnalité et de l’envie de chacun », résume Sébastien Eugène, maire de Château-Thierry (15 068 habitants, Aisne). Une chose est certaine : la proximité est constitutive de la fonction et les habitants y sont sensibles.
Dans l’enquête réalisée par le Cevipof sur les Français et leur maire en juillet 2025, 31 % d’entre eux la citaient parmi les qualités qu’ils attendent de leur élu. Difficile pour les maires d’échapper aux sollicitations, aux interpellations. «Quand les personnes vous voient, c’est trop tentant de venir vous poser une question », constate Sébastien Eugène. Chacun raconte son vécu : à la boulangerie, au supermarché, au tournoi de football, en pleine rue…
Accessible et au contact
Nadine Kersaudy, maire de Cléden-Cap Sizun (912 habitants, Finistère), témoigne d’une hyper proximité, presque naturelle dans les villages, et l’accepte : «c’est obligé, sinon les personnes disent qu’on ne voit jamais le maire ». Sébastien Eugène assume d’être «facilement identifiable et de plus en plus identifié. Je considère que je suis dans mes fonctions, même si je peux être pressé. Cela fait partie du rôle de maire d’être accessible. Les personnes l’apprécient ».
Pour Stéphane Guyod, maire de Meroux-Moval (1 420 habitants, Territoire de Belfort) et président de l’Association des maires du Territoire de Belfort (AMF 90), «c’est une richesse d’être au contact du terrain, du réel ». Son numéro de téléphone portable est même affiché sur le site internet de la commune. «Ce n’est pas une erreur, c’est une volonté. Être maire, c’est être à la disposition des habitants pour les bonnes et les mauvaises choses. Même si donner mon numéro ne veut pas dire que je suis joignable 24 heures sur 24 ! »
Dans la relation entre élus et habitants s’invitent désormais les réseaux sociaux. Sébastien Eugène fait partie de ces maires qui y sont très présents : «Je suis convaincu qu’il n’y a pas que du mauvais. Cela permet de créer une proximité et parfois des échanges argumentés. Les personnes me remercient de leur avoir répondu car, assez paradoxalement, les comptes des élus sur les réseaux sociaux peuvent être perçus d’une manière non dynamique. »
Jean-Marc Bouvier, maire de Montoison (1 926 habitants, Drôme), lui, les considère comme un canal d’information, pas comme un lieu d’échanges. «On n’a jamais la solution en 140 caractères de commentaires », estime-t-il. S’il comprend leur utilité, Stéphane Guyod reste prudent : «derrière un écran, on peut être plus excessif que de visu. C’est pour cela que je privilégie toujours le dialogue direct ».
Ne pas surréagir, mettre des barrières, que ce soit sur les réseaux sociaux comme dans la vraie vie, les maires y sont extrêmement vigilants. Certains posent un cadre, comme Andréa Brouille, maire de Bessines-sur-Gartempe (2 709 habitants, Haute-Vienne) : «J’ai mis un petit moment à le faire, mais il le fallait si je voulais tenir. » Ses trois enfants, alors en bas âge lors de son premier mandat en 2008, l’y ont aidée : «dans des moments privés, lorsque des personnes venaient pour me solliciter en tant que maire, mes enfants leur disaient, avec leurs sourires et leur maladresse : “aujourd’hui, maman, elle est avec nous et pour nous. ” Je suis aussi une maman et j’avais besoin de sentir que ma famille allait bien. »
Poser un cadre et des limites
Certains administrés peuvent en effet aller loin et devenir intrusifs, jusqu’à frapper à la porte du domicile du maire. «Une fois, lorsque je faisais mon jogging, une personne qui voulait absolument me parler s’est mise pratiquement à courir à côté de moi », rapporte Sébastien Eugène. Une situation cocasse qui peut prêter à sourire mais révèle une réalité : l’immédiateté et l’individualisme des personnes, dont les exigences et les attentes se sont encore accrues.
Poser un cadre, c’est aussi savoir dire «non » ou «pas ici, pas maintenant », inviter la personne à prendre rendez-vous en mairie, venir lors des permanences, la renvoyer vers les bons interlocuteurs… Andréa Brouille le dit sans détour : «je suis à l’écoute mais chacun a son rôle. Ce n’est pas moi qui vais aller réparer le lampadaire ».
D’autres élus préfèrent instaurer une distance dès le départ. C’est aussi une question de personnalité. Jean-Marc Bouvier l’assume : «Sorties, manifestations, apéritifs, j’ai toujours été un peu en marge de ces choses. Ce n’est pas mon goût, mais surtout parce que l’agenda ne me le permet que très rarement. Cela a un pendant : beaucoup me reprochent de ne pas être assez en proximité. Mais cela permet aussi que les personnes ne dépassent pas les bornes. »
Le maire de Montoison se dit ainsi très rarement interpellé par les habitants et replace systématiquement les échanges en mairie : «Les personnes savent qu’elles peuvent venir à n’importe quelle heure de la journée pour me rencontrer et je n’ai jamais botté en touche. Ma porte est ouverte tout le temps. Certains arrivent même sans s’annoncer, mais il n’y a pas de problème. Je préfère cette façon d’être en proximité. »
« C’est un équilibre fragile et il faut trouver le juste milieu pour se protéger », analyse Nadine Kersaudy, qui démarre un sixième mandat à la mairie de Cléden-Cap Sizun. Elle a connu des périodes de tensions ayant même rejailli sur sa famille et formule un vœu : que les formations en début de mandat intègrent davantage cette dimension relationnelle «avec des cas pratiques ». Andréa Brouille en est convaincue : c’est précisément parce qu’ils savent prendre du recul et se ressourcer que les maires peuvent rester à l’écoute et «accueillir toutes ces réflexions qui peuvent parfois être blessantes, injustes ».
Désamorcer l’agressivité suppose aussi de réintroduire de la nuance et de la pédagogie pour expliquer les décisions et faire comprendre qu’elles s’inscrivent dans l’intérêt de tous, du collectif et pas de chacun. Ce travail d’explication directe s’avère particulièrement efficace pour éviter les postures et instaurer un climat de confiance mutuelle. C’est aussi par une démarche visant à concerter et associer les habitants, à travers des réunions de quartier, des conseils consultatifs notamment, que la relation de proximité prend tout son sens. «Au bout de quatre mandats, j’ai besoin de ce retour, confie Andréa Brouille. Je n’aime pas les certitudes et je me remets toujours en question. C’est ce contact avec les personnes qui permet de toujours le faire. »

Stéphane Guyod, maire de Meroux-Moval (1 420 habitants, Territoire de Belfort) et président de l’AMF 90
« La proximité n’est pas
une option »
Cet article a été publié dans l'édition :
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