Maîtriser l'IA générative dans les communes
La déferlante de l'intelligence artificielle générative (IAG) a atteint les communes. Alors que les premiers usages commencent à être déployés dans les mairies, les élus doivent répondre aux questions et, parfois, aux inquiétudes des agents et des usagers. Au-delà de leur rôle pédagogique, de nombreuses communes se dotent de chartes pour encadrer l'IA et réaffirmer la place de l'humain.

À Suresnes (48 930 habitants, 92), les comptes-rendus de réunion sont désormais réalisés par une IA. «Cela nous fait gagner un temps fou », confie Thomas Klein, conseiller municipal, tout en précisant que le compte-rendu est «relu avant d’être envoyé à son ou ses destinataires ». Les chatbots exploitant l’IA pour générer des réponses aux questions pratiques des usagers ont aussi la cote. La mairie de Plaisir (31 970 habitants, 78) a opté pour un chatbot vocal, simulant une voix humaine. Baptisé «Optimus », il prend le relais des deux standardistes quand le standard sature ou lorsque la mairie est fermée. «Ce qui est important, c’est que les agents d’accueil puissent se consacrer aux demandes les plus complexes », explique Joséphine Kollmannsberger, maire de la commune.
Le domaine juridique suscite également beaucoup d’applications. Du côté des marchés publics, cas d’usage testé par le Syndicat mixte d’ingénierie pour les collectivités et territoires innovants des Alpes et de la Méditerranée (Sictiam, lire ci-dessous), l’IA aide à trouver des prestataires, à analyser les offres ou à rédiger un cahier des charges.
En matière de ressources humaines, l’IA aide «à répondre aux questions juridiques de premier niveau et à dégager du temps pour les cas juridiques les plus complexes », comme le relève un centre de gestion dans un rapport de la Délégation aux collectivités territoriales du Sénat sur l’IA, présenté le 13 mars (lire notre article).
De multiples usages
L’usage de l’IA générative est encouragé par l’État. En 2024, la direction interministérielle du numérique (Dinum) a ouvert aux collectivités l’accès à Albert (lire notre article). Cette IA générative, issue d’un modèle libre créé par Meta (Facebook), a été nourrie de la base «droits et démarches » de la direction de l’information légale et administrative (DILA). Les conseillers numériques France services (CNFS) en sont les premiers utilisateurs, cette IA les aidant à mieux répondre aux questions des usagers. Les collectivités peuvent personnaliser Albert en l’entraînant sur leurs propres données (sites internet, base de réponses…) pour créer un chatbot personnalisé. Le ministre de la Fonction publique, Laurent Marcangeli, a annoncé, le 6 février, sa volonté de «doter tous les agents de la fonction publique, y compris ceux des collectivités territoriales, d’une IA générative ».
L’intégration de l’IA dans les collectivités n’a cependant rien d’anodin, son impact pouvant être très significatif sur l’organisation du travail et l’évolution des métiers. Son usage sans concertation avec les personnels concernés peut se révéler contre-productif. C’est ce qu’a appris Nantes Métropole (325 000 habitants, 44) avec l’abandon d’un projet concernant la lutte contre le gaspillage alimentaire dans les cantines scolaires. L’IA devait aider les cantines à ajuster la production de repas à la fréquentation des élèves en s’appuyant sur des données historiques (repas servis, météo, événements, transports…). «Nous n’avons pas su associer les agents des cantines qui allaient utiliser ces outils en amont et nous avons été confrontés à un rejet », regrette Frankie Trichet, vice-président de Nantes Métropole.
Dans le Loiret, l’expérimentation d’IA générative lancée par le département, fin 2024, a reçu, pour sa part, un double aval : celui des élus et des organisations syndicales. Et ce sont les responsables des services métiers qui ont eux-mêmes sélectionné les cas d’usage : amélioration de la rédaction des délibérations, pré-instruction des permissions de voirie, création d’un chatbot RH interne et d’un autre pour les réponses aux usagers de la maison de l’autonomie, génération de contenus pour les lettres d’information et vérification des frais de déplacement. Des usages qui vont être testés et évalués par les experts métiers avant d’envisager toute forme de généralisation. «Il s’agit de mesurer ce que l’IA nous apporte vraiment : des gains de temps ? Oui, mais comment sont-ils réutilisés ? Un travail plus qualitatif ? Oui, mais jusqu’où peut-on faire confiance à l’outil ? », détaille Sandrine Gérard, directrice générale adjointe (DGA) chargée de ces expérimentations au département. Et, comme dans tout processus de dématérialisation, la DGA s’attend à des effets de bord : nécessité d’améliorer les données d’entrée pour améliorer les réponses, obstacles juridiques à lever, processus métiers à ajuster (…) avant de pouvoir exploiter tout le potentiel de l’IA.
Partager les connaissances
Déployer l’IA générative induit aussi son acceptation par les usagers. Face aux interrogations que soulève la technologie au sein de la population, de nombreuses collectivités ont engagé des concertations. Certaines ont été présentées lors du Forum des interconnectés, les 10-11 mars, à Rennes (35).
Dans la Somme, la communauté de communes du Pays du Coquelicot (65 communes, 28 000 habitants) a mis en place des «apéro-IAs ». Anne-Marie Lemaire, vice-présidente chargée de la transition numérique, a expliqué qu’il s’agissait de «rencontres conviviales, s’appuyant sur des spécialistes, destinées à rassurer les citoyens, à expliquer les apports potentiels de l’IA et à dissiper les craintes ».
Dans le Pas-de-Calais, la communauté urbaine d’Arras (46 communes, 108 350 habitants) a opté pour un format ludique avec sa «Bataille de l’IA », un jeu de cartes sérieux mis à disposition sous licence libre, conçu par les associations Latitude et Data for good. «Ce format permet aux participants de se positionner dans une chronologie de l’IA, d’aborder des questions éthiques (comme la propriété intellectuelle) et de débattre autour de dilemmes concrets tels que l’hypothèse d’une réécriture de manuels scolaires par l’IA », explique Mickaël Audegond, maire de Wailly et conseiller délégué à la communauté urbaine d’Arras chargé de la digitalisation du territoire.
Le Conseil national du numérique (CNNum) promeut, en parallèle, le concept de «café IA » pour aider collectivités, entreprises et associations à débattre, à expérimenter et à s’approprier les enjeux du numérique et de l’IA. La démarche s’appuie sur un site internet (cafeia.org) qui propose de nombreuses ressources – présentations, jeux sérieux, documents… – pour organiser en toute autonomie un café IA. En pratique, il s’agit d’une rencontre en petit groupe qui se déroule sur une heure ou un peu plus avec divers formats prêts à l’emploi. Les participants sont, par exemple, incités à utiliser «Compar:IA », une plateforme créée par le ministère de la Culture pour comparer gratuitement et anonymement une vingtaine d’intelligences artificielles génératives commerciales ou libres.
« Une mallette IA » pour les acteurs locaux
Fin mars, plus de 200 cafés IA avaient été organisés par des collectivités de toutes tailles – Figeac (46), Alençon (61), Grenoble (38), Merville (59), Rouen (76), Saclay (91)… – dont plus de 80 % en dehors de l’Île-de-France. L’Association des maires et des présidents d’intercommunalité du Jura (AMJ 39) a ainsi organisé un café IA, le 18 mars et le 15 avril. Des ateliers ont permis aux maires de découvrir une application pour réaliser, en quelques clics, des comptes-rendus de réunion, en s’appuyant sur une application «souveraine » conçue en Franche-Comté. Le café IA a été aussi l’occasion de tenir des débats autour des biais (résultats faussés de l’IA), de la confidentialité et de la protection des données, de l’éthique de l’IA.
L’AMJ 39 organisera, le 6 juin, le «premier forum de l’IA des élus du Jura », en partenariat avec le conseil départemental. Pour permettre aux acteurs situés en milieu rural de participer plus largement à cette dynamique citoyenne, le CNNum s’est associé à la Mednum, la coopérative assurant l’accompagnement des médiateurs numériques, et à l’Agence nationale pour la cohésion des territoires (ANCT). L’objectif est de fournir une «mallette IA » aux acteurs locaux et de former des médiateurs à l’organisation de «cafés IA ». Lancée en mars 2025, la formation sur deux jours propose aux médiateurs et conseillers numériques France services d’acquérir les bases d’une culture de l’IA et de prendre en main les outils pédagogiques promus par le CNNum.
Montségur-sur-Lauzon (1 370 habitants, 26) est une des premières communes à s’être lancée dans l’initiation à l’IA. Organisés en octobre 2024, dans le cadre d’un «Mois de l’IA », les ateliers pratiques visaient un public de 65 à 80 ans, souvent éloigné du numérique. Dans une atmosphère conviviale, par petits groupes de 4 à 5 personnes, les participants ont pu manipuler des outils pour créer chansons, images et musiques. «Quand on commence à leur montrer concrètement à quoi cela sert, cela démystifie un petit peu l’IA », observe Lucie Loubier, conseillère numérique France services dont le poste est cofinancé par la mairie de Montségur-sur-Lauzon.
La crainte d’une technologie qui pourrait remplacer l’humain et que l’on ne pourrait plus contrôler est cependant très présente au sein de la population. Mickaël Audegond souligne que cette «techno-anxiété » concerne tout le monde, y compris «de jeunes étudiants ingénieurs qui se posent aussi beaucoup de questions ». Si le devenir du travail arrive en tête des préoccupations, les craintes concernent aussi l’environnement. L’IA générative consomme beaucoup de puissance de calcul et donc d’électricité et d’eau pour refroidir les datacenters. Ces derniers représentent déjà près de la moitié de l’empreinte carbone du numérique, selon l’Ademe. Concrètement, on estime qu’une requête sur une IA comme ChatGPT consomme dix fois plus d’électricité qu’une recherche classique sur un moteur de recherche.
Ces interrogations ont conduit les collectivités à lier le déploiement de l’IA génératives à la rédaction de chartes déontologiques. On l’observe au Sictiam comme dans le Loiret où les collectivités ont lancé des concertations. Ces chartes répondent d’abord à une nécessité : encadrer et limiter le «shadow IA », autrement dit l’utilisation non autorisée ou non supervisée de technologies d’IA au sein de la mairie. Des usages constatés «en nombre, de manière officieuse et en dehors de toute réflexion, de toute régulation », explique Maria Lépine, vice-présidente de Tours Métropole (304 421 habitants, 37). Data Publica évalue à plus de 50 % le nombre d’utilisateurs non déclarés de l’IA au sein des collectivités… Or, outre les risques de biais ou d’erreurs inhérents aux IA génératives, un usage non maîtrisé peut aussi conduire à des fuites de données ou à des infractions sur la propriété intellectuelle et la protection de la vie privée.
Face à ces enjeux, la mise à jour de la charte informatique de la commune s’impose, pour définir ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. Certaines collectivités comme la ville de Nantes sont cependant allées un cran plus loin en se dotant d’une «boussole de l’IA » qui s’applique à toute politique publique ou projet impliquant l’usage d’une IA. «Elle s’inscrit dans une démarche de numérique responsable et vise à concilier innovation et régulation tout en respectant des principes éthiques, sociaux et environnementaux », explique Louise Vialard, conseillère municipale chargée du numérique à Nantes. Parmi les critères pris en compte : la sobriété environnementale, la transparence, la conformité juridique, la contribution à l’amélioration du service et les bénéfices pour les agents et par rapport à une solution sans IA. Chaque projet d’IA fait ainsi l’objet d’une évaluation systématique avant et après son déploiement.

José Ammendola, directeur général du Syndicat mixte d’ingénierie pour les collectivités et territoires innovants des Alpes et de la Méditerranée
« Une vérification humaine systématique »
Cet article a été publié dans l'édition :
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