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mars 2021
Logement

La Ville-ès-Nonais délogée de son stade pendant 17 jours

La commune (1 170 hab., Ille-et-Vilaine) a vu son terrain de football occupé illégalement par des gens du voyage, en mai 2020. Nouvellement élu, son maire, Jean-Malo Cornée, a privilégié le dialogue. Par Bruno Leprat

© Photo PQR/Ouest France/MAXPPP
Le 17 mai 2020,le terrain de football de La Ville-ès-Nonais, d'ordinaire utilisé par des scolaires, a été occupé, sans autorisation, par une soixantaine de caravanes des gens du voyage. Le maire a négocié leur départ, en privilégiant le dialogue.
Le dimanche 17 mai 2020, Jean-Malo Cornée est chez lui, quand il reçoit un appel d’une voisine du stade de foot. « Ils arrivent », lui dit-elle. « Qui ? » – « Les gens du voyage. » Élu le 15 mars, mais pas encore désigné, il appelle le maire sortant, avec lequel il prépare les dossiers depuis un an. Ce dernier est déjà informé, et se rend le lendemain sur place. La pelouse est envahie. Une soixantaine de voyageurs, issus de deux familles, ont disposé en rond leurs voitures et caravanes. Ils se sont branchés à un point d’eau et à un pylône électrique. Le maire sortant négocie un accord avec le « patriarche », sous la forme d’une « convention », avec l’aide de gendarmes et d’un médiateur mandaté par la préfecture. La convention prévoit, selon Jean-Malo Cornée, que les voyageurs restent jusqu’au dimanche 24 mai, et paient 10 euros par caravane. Ils devront aussi rendre le stade dans l’état où ils l’ont trouvé. Deux jours plus tard, Jean-Malo Cornée se rend à son tour sur place, avec le maire sortant et des gendarmes. Il explique qu’il est le futur maire. Le stade a un aspect singulier : trente caravanes en cercle, une famille de chaque côté et, au centre, plusieurs caravanes pour la cuisine et les machines à laver. « Ce sont de beaux véhicules, très bien entretenus », note le futur maire. Trois jours passent, et le dimanche convenu pour leur départ, les caravanes restent. Jean-Malo Cornée va voir le chef. Un lien commence à se nouer – « rien de mieux que le dialogue », souligne l’élu. Il autorise les familles à rester sept jours de plus. « J’ai préféré le compromis à l’affrontement et à l’expulsion, qui coûtent cher et ne sont pas forcément efficaces », explique-t-il. Les jours défilent. La cohabitation avec les villageois se passe « plutôt bien ». «Évidemment, les gens du voyage ont tendance à s’égayer, et se remarquent », dit l’élu. Le soir, un peu de musique émane du camp ; le jour, certains ont tendance à se promener – par exemple dans un chantier naval voisin, qui appelle les gendarmes. « Mais globalement, cela a été convenable. Une porte de vestiaire a été forcée, mais je n’accuse personne », dit le maire. une « mésaventure » gérée avec apaisement Le dimanche suivant (31 mai), jour convenu du nouveau départ, rien ne bouge. Jean-Malo ­Cornée, armé de calme, vient aux nouvelles. Il a été investi officiellement quelques jours avant. Le chef lui dit « avoir besoin de trois jours de plus, pour migrer à Langrolay-sur-Rance », un village proche, qui lui prêtera un terrain « pour deux semaines ». L’élu obtempère et appelle le maire de Langrolay-sur-Rance, qui lui confirme qu’il « attend les caravanes, dans le cadre d’un accord annuel ». Mardi, à la veille du troisième départ prévu, Jean-Malo Cornée vient voir le chef. « Je lui dis que le loyer pour la semaine 2 n’est pas payé ». Ce dernier est surpris, dit avoir fait passer les 200 euros au médiateur mandaté par la préfecture. Le lendemain, ce dernier est là à la « première heure » avec la somme qu’il avait omis de remettre. Ce mercredi 3 juin, c’est donc le grand départ – et le bon ! Le camp est en ébullition. Un lien de respect s’est noué entre le maire et le chef, un pasteur (il s’agit de voyageurs évangéliques). Sous le regard des gendarmes, les caravanes se mettent en route. La pelouse n’a pas trop souffert. Jean-Malo Cornée ne s’épanche pas. Il demande aux agents municipaux d’installer, sur le pourtour, remorques et véhicules afin d’empêcher une nouvelle installation dans la foulée. « Cela arrive », a-t-il appris. Ainsi « confiné », le stade retrouve sa destination première. Une réflexion va être menée pour éviter le renouvellement de cette mésaventure. « Cela a été mon baptême du feu, convient Jean-Malo Cornée. Heureusement, nous avons minimisé les dommages, sans blocage ni recours à la force publique. Les maires de l’agglomération de Saint-Malo sont curieux de savoir comment je me suis débrouillé ! » 

 

INTERVIEW
Jean-Malo Cornée, maire de La Ville-ès-Nonais (11)
« Ni préjugé, ni angélisme »

Comment les caravanes sont-elles arrivées chez vous ?
Mai-juin, c’est la période des rassemblements de voyageurs… mais avec la Covid-19, ils ont été proscrits dans de nombreuses communes et les familles ont tourné, à la recherche de terrains. Tous les ans, nous bloquons préventivement ­l’accès à notre stade. Là, on est passé à travers à cause de la gestion de la crise sanitaire. Comme, en plus, la communauté d’agglomération avait fermé ses aires pour travaux, les caravanes se sont installées où elles le pouvaient.
Comment avez-vous abordé ce premier dossier sensible de votre mandat ?
J’ai eu la chance d’avoir un seul interlocuteur parmi les gens du voyage, un chef ouvert et qui «tenait ses troupes ». Ainsi, le stade n’a pas fait l’objet de dégradations. Parfois, il y a plusieurs chefs et cela provoque le bazar. J’ai privilégié le ­dialogue et il a fonctionné. Je n’avais ni préjugé – les voyageurs ne sont pas des parias – ni angélisme : j’ai campé sur mes positions. Mais le dialogue fut aussi possible parce que les gendarmes étaient là, pour l’encadrer. Je déplore cependant que nos écoliers aient été empêchés de profiter du terrain de football et restent dans la cour pour prendre l’air, pendant ces deux semaines et demi de post-confinement, ainsi que les branchements sauvages aux réseaux. Mais ça, on n’y peut rien.
Qu’avez-vous appris sur les gens du voyage ?
Ils forment une vaste population : ­tziganes, roms, etc. Là, ils étaient ­évangélistes. J’ai découvert un «monde » à aborder avec humilité. Familiers du département de la Bretagne, ils proposaient des services, pour jardiner ou enlever la mousse des toits. Nos aînés, en particulier, doivent faire attention s’ils les emploient, car ils n’ont pas toujours en tête les tarifs – nettement plus bas – des artisans locaux.

 

Les acteurs-clés
La communauté d’agglomération de Saint-Malo : elle gère le ramassage des ordures ménagères. Le service dédié a triplé ses passages sur le terrain, la mairie ayant doublé les bacs de son côté. «Les services communautaires ont été réactifs et efficaces, dit le maire. J’ai écrit au directeur pour le remercier. Les gens du voyage sont des citoyens comme les autres, il est normal de les équiper sur le plan sanitaire. » Les gendarmes : forts de 2 cadres et 6 hommes, ils ont présidé aux échanges entre les maires (le sortant et son successeur) et le chef. «Ils m’ont aidé au premier entretien, alors que je n’en menais pas large », admet Jean-Malo Cornée, qui associe à ses remerciements le sous-préfet et le préfet de région qui lui ont envoyé des gendarmes experts des gens du voyage. Les agents communaux : ils n’ont pas compté leurs efforts pour entretenir l’environnement du stade. Le maire cite aussi «la population qui, à aucun moment, n’a fait montre d’impatience ». Certes, «des habitants ont vécu l’occupation comme une intrusion », dit Jean-Malo Cornée, qui a veillé à informer la population régulièrement de l’évolution des événements.

 

Fossés-talus autour du stade
Après le départ des gens du voyage, la municipalité a découvert des solutions autres qu’une réquisition temporaire de véhicules ou remorques pour bloquer l’accès au stade. « Nous allons disposer des rambardes et creuser des fossés-talus, indique Jean-Malo Cornée, conseillé par les gendarmes. En 2021, ils entoureront le stade. » La mairie a aussi esquissé, à la suite de cette occupation illicite, un projet de réaménagement de son stade – « les jeunes se licencient moins, ils ne veulent plus jouer au football chaque dimanche ». Une réduction de moitié de sa superficie va être réalisée et, sur l’autre moitié, la mairie programme un square (bancs et jeux) et un city-park (panneau de basket et but de hand-ball). L’aménagement, qui coûtera, dans sa première tranche, 80 000 euros, n’était pas prévu dans le programme électoral du maire. « Les gens du voyage ont suscité ce projet, reconnaît Jean-Malo Cornée. Ceci concrétise une de mes devises : faire d’un mal, d’un incident ou d’un moment difficile un bien. »

Cet article a été publié dans l'édition :

n°388 - MARS 2021
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