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Maires de France
Solutions locales
février 2021
Sécurité - sécurité civile

Trèbes frappée par une attaque terroriste

Le 23 mars 2018, un homme sème l'effroi et la mort dans un supermarché de la ville de Trèbes (Aude, 5 800 habitants). Ce « vendredi noir » s'inscrit à jamais dans la mémoire du maire. Par Sarah Finger

© Xavier Malafosse
Vendredi 23 mars 2018, un attentat perpétré dans un supermarché de Trèbes fait 3 morts dont le lieutenant-colonel du groupement de gendarmerie de l'Aude, Arnaud Beltrame. Le maire, dont l'épouse dirige le magasin et figure parmi les otages, assiste à cet événement dramatique.
Ce vendredi-là, Éric Ménassi, maire de Trèbes, fut parmi les premiers à être avertis qu’une attaque terroriste se déroulait dans le supermarché de la ville. Et pour cause : son épouse est la directrice du magasin. «Elle m’a appelé vers 10h30, juste avant d’avertir les gendarmes, pour me dire qu’il y avait une attaque terroriste dans le Super U, se souvient-il. J’ai foncé là-bas en contactant moi aussi la gendarmerie. » Il ne faut qu’une poignée de minutes au maire pour arriver sur place où se trouvent déjà trois gendarmes réservistes, qui effectuaient une patrouille dans le secteur. Ils ordonnent à Éric Ménassi de se mettre à l’abri. S’ensuivent de longues minutes durant lesquelles le maire, partagé entre « l’incrédulité, l’angoisse et la terreur », attend à l’extérieur du bâtiment. Il ignore encore qu’avant d’arriver à Trèbes, le terroriste a tué un retraité à Carcassonne, et qu’à l’intérieur du super­marché, il a déjà fait deux victimes. 
Bientôt, des clients et des salariés sortent du Super U en panique. Ce n’est qu’en voyant son épouse apparaître indemne que l’époux est soulagé, mais ce soulagement sera bref : sa femme choisit en effet de retourner dans le supermarché, où elle restera jusqu’à la fin de l’assaut, refusant d’abandonner ceux qui s’y trouvaient encore… Éric Ménassi comprend que son rôle sera de se rendre utile aux forces de gendarmerie, arrivées très rapidement sur place, à l’instar du préfet. À leurs côtés, Éric Ménassi rejoint le poste de commandement installé en toute urgence dans une station-­service désaffectée située tout près du supermarché. «Dans de telles circonstances, raconte-t-il, tandis que la prise en charge de l’événement est assurée par le préfet et que des procédures qui nous dépassent se mettent immédiatement en place, que peut faire un maire ? Se mettre à disposition, faire en sorte que ses équipes facilitent l’organisation et la mission des professionnels. Il a toute sa place, en seconde ligne. »

Laisser agir les forces de l'ordre

Dans un premier temps, le maire organise la prise en charge, dans un lieu sécurisé, des salariés et des clients présents dans le magasin au début de l’attaque : il décide de regrouper ces personnes en état de choc dans un stade situé à proximité. Le directeur général des services et les services techniques de la ville gèrent la logistique. 
Parallèlement, les policiers municipaux prêtent main-forte aux gendarmes pour informer tous les lieux publics de Trèbes qu’une attaque terroriste, dont on ignore encore l’ampleur, est en cours. Le message, déjà diffusé par quelques médias, est relayé sur le terrain, notamment dans les écoles, par le personnel communal. Toujours mobilisé au sein du PC, le maire supervise l’installation des enquêteurs de la police judiciaire dans l’hôtel de ville. 
« Mon téléphone portable n’arrêtait pas de sonner, se souvient Éric Ménassi. Dans une ville comme Trèbes, tout le monde a le numéro du maire. J’étais assailli d’appels d’habitants ou de journalistes. Très vite, j’ai coupé court à ces demandes. La priorité était de laisser agir les forces de l’ordre. L’assaut allait avoir lieu. » On connaît la suite tragique de ces événements : le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, qui avait pris la place d’un otage, recevra deux balles avant d’être égorgé par le terroriste, juste avant l’assaut mené par le GIGN. À 14h30, soit quatre heures après le début de l’attaque, le terroriste est abattu. 
Mais le maire sait que son rôle n’est pas terminé : « L’identité des victimes commençait à circuler, et on m’appelait sans cesse pour que je confirme ces informations. Or, j’avais pour consigne de ne pas répondre. Ce n’est que plus tard, dans la nuit, après l’identification des corps qui s’est faite à Montpellier, que j’ai dû aller annoncer la terrible nouvelle aux familles. » Entretemps, le maire a retrouvé son épouse. Pour eux deux, cette journée restera sans doute la pire de leur vie. 

TéMOIGNAGE
Éric Ménassi, maire de Trèbes
« Il a fallu trouver les mots justes »
Quelle est la principale leçon que vous tirez de ce drame ?
On n’est jamais préparé à ce genre de choses, et on n’en sort pas indemne. Il est impossible de savoir, sans avoir vécu de tels événements, quelle va être notre réaction. Le plus difficile peut-être, c’est de ne pas sombrer dans la dimension émotionnelle, car pour pouvoir ­accompagner les professionnels dans leurs requêtes, il faut parvenir à canaliser ses émotions. 
• Laquelle de vos décisions vous semble, a posteriori, avoir été la plus utile pour rassurer et réconforter les habitants ?
Il n’y a pas eu une seule action forte, mais une addition de mesures qui permettaient de recréer du lien. Le lendemain de cette attaque, il a fallu par exemple trouver les mots justes devant les caméras, tandis que démarrait pour Trèbes une période de deuil. L’hôtel de ville est resté ouvert H24 tout le week-end du 24-25 mars 2018. J’y ai moi-même passé la nuit du vendredi au samedi. Pendant les trois semaines ­suivantes, nous avons ouvert la mairie tous les jours, de 7h00 à 20h00. La salle du conseil municipal a été transformée en lieu d’accueil. La mairie est ainsi devenue un lieu de rencontre, pour les salariés et les clients du supermarché, pour la population et pour tous ceux qui voulaient parler, prendre des nouvelles, se retrouver. Les habitants avaient besoin d’une sorte de «communion républicaine ».
• Avez-vous renforcé vos dispositifs de sécurité depuis l’attentat ?
Pas particulièrement. Le déploiement des caméras de surveillance s’est poursuivi sur la commune tel qu’il était prévu. Concernant le déménagement de notre poste de police municipale dans des locaux plus adaptés, ce projet lui aussi était déjà dans les cartons. L’essentiel, c’est de préserver le vivre-ensemble. 

 

Les acteurs clés
. Les forces de l’ordre 
Très vite caractérisée comme un ­événement terroriste, la prise d’otage du supermarché de Trèbes a mobilisé l’antenne toulousaine du Groupe ­d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) et les pelotons de ­surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) de Castelnaudary et de ­Carcassonne pour neutraliser le terroriste. Mais aussi près de 150 gendarmes audois (mise à l’abri des ­victimes et clients du Super U, ­fermeture des axes routiers, escorte des différents services intervenant, etc.). Si la gestion de l’événement reposait sur ces professionnels, la ­commune est intervenue en seconde ligne pour faciliter leur organisation.
. Les pompiers 
Les attaques du 23 mars 2018 à Trèbes et à Carcassonne ont fait 15 blessés. L’organisation de la prise en charge de ces victimes a créé des liens étroits entre Trèbes et le service départemental d’incendie et de secours de l’Aude. 
. Les cellules accompagnant les victimes 
Dès le 23 mars 2018, des cellules d’accompagnement psychologique et juridique ont été organisées à Trèbes avec  l’association France Victimes de l’Aude. 

 

Sanctuariser des lieux de mémoire
Comment choisir un lieu en souvenir des victimes de ce vendredi noir ? «Nous ne voulions pas d’un mausolée ou d’un lieu de pèlerinage, mais plutôt d’un site qui s’inscrivait dans l’aménagement de notre centre ancien et notre nouvel élan urbain », explique Éric Ménassi. Un choix s’impose alors rapidement aux élus : la place de la mairie, qui n’avait pas de nom, devient la «place de la République » et une stèle en hommage aux ­victimes est placée sur son nouveau parvis. «L’État et les collectivités – région, département, agglomération – ont financé 80 % de ce projet, soit le maximum autorisé », souligne le maire. L’inauguration, organisée tout juste un an après l’attentat, s’est tenue en présence du Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe. 
La municipalité prépare aujourd’hui deux autres lieux de mémoire : un parcours sportif va être baptisé du nom du salarié tué dans le supermarché, et une salle de la bibliothèque municipale portera le nom du client abattu ce même jour par le terroriste. 
 

Cet article a été publié dans l'édition :

n°387 - FEVRIER 2021
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