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Maires de France
Interco et territoires
juillet 2019
Environnement

Économiser et mieux partager l'eau

Pour se prémunir de la pénurie, les collectivités élaborent notamment des plans de gestion de la ressource en eau (PGRE).

Fabienne NEDEY
Illustration
Dans le bassin Rhône-Méditerranée, sur 74 bassins identifiés en déficit d'eau, 52 PGRE ont été adoptés.
Le dernier bulletin national de situation hydrologique, divulgué en mai 2019, témoigne d’une situation toujours plus critique du niveau des nappes. Il fait état de « niveaux globalement bas et inférieurs à ceux de l’année précédente, où la situation générale était satisfaisante en sortie d’hiver ». Cette année, la recharge hivernale des nappes souterraines a été peu abondante, certains secteurs n’ayant d’ailleurs pas enregistré de recharge du tout (Normandie, Île-de-France, Bourgogne, Auvergne Rhône-Alpes…). Les niveaux des cours d’eau sont majoritairement inférieurs aux moyennes saisonnières. Cette situation est très inquiétante, 2018 ayant été l’une des années les plus chaudes et sèches jamais enregistrée. 

Adopter un plan de gestion

Le Doubs, par exemple, a connu une sécheresse record pendant plus de cinq mois l’an dernier. La rivière a été asséchée par endroits. Malgré les mesures prises (restrictions d’usage, soutien d’étiage des barrages…), l’approvisionnement en eau potable de certaines communes a été fortement impacté. Environ 30 villes ont dû être ravitaillées par des camions-citernes, dont Morteau, où le débit des sources alimentant la commune est descendu très bas. Même les agglomérations comme Montbéliard ou Besançon, qui puisent dans des ressources habituellement plus sûres, ont frôlé l’alerte rouge.
Avec les effets du changement climatique, ces crises sont appelées à se multiplier un peu partout. Les tensions sur la ressource freinent déjà le développement des territoires. Des communes sont obligées de reporter des projets d’ouverture de nouvelles zones à l’urbanisation ou de renoncer à des projets de création de nouvelles activités (tourisme, agriculture, etc.) pourtant vitales pour la survie de territoires ruraux.

La France est en retard en matière de réutilisation des eaux usées épurées.

Face à cette situation, une démarche intéressante a vu le jour sur des secteurs en déficit quantitatif avéré : élaborer un plan de gestion de la ressource en eau (PGRE). Il s’agit d’un plan construit en concertation avec les acteurs locaux, avec une prise en compte de l’ensemble des usages : eau potable, agriculture, industrie, usages récréatifs, énergie, pêche… Objectif : sortir d’une « gestion de crise » devenue chronique (succession d’arrêtés sécheresse). Après l’étude d’évaluation des volumes prélevables – qui quantifie la ressource disponible, les besoins du milieu et des usages –, des solutions pour retrouver l’équilibre, élaborées de façon concertée, sont formalisées dans ce cadre contractuel global (le PGRE n’est pas un outil réglementaire). Ces solutions passent toujours en priorité par des efforts soutenus d’économies d’eau pour tous les usages, préalable indispensable à des opérations de substitution (recours à une autre ressource, solutions de stockage…). Dans le bassin Rhône-Méditerranée Corse, sur 74 bassins identifiés en déséquilibre quantitatif, 52 PGRE ont été adoptés, 17 sont en cours, il en reste 5 à engager.
Les collectivités jouent un rôle majeur dans ce dispositif. D’importantes économies d’eau générées par le PGRE de La Savoureuse ont ainsi, par exemple, été réalisées par le Grand Belfort (90). Son alimentation en eau potable dépend d’une seule ressource et doit être complétée, en période d’étiage, par des achats d’eau au Pays de Montbéliard Agglomération qui, lui, puise dans le Doubs. 
La dépendance à ces achats augmentant avec le temps, et le débit du Doubs lui-même ayant été mis à mal en 2018, ce système est fragile. L’effort de sobriété de la collectivité est considérable depuis 2012.

Diversifier la ressource 

« Amélioration du rendement du réseau d’eau potable de 67 à 81,7 %, généralisation de dispositifs de détection de fuites, renouvellement de 20 km de conduites… Au total, c’est près d’1 million de m3 d’eau par an qui ne se perdent plus », résume Antoine Burrier, directeur de l’eau et de l’assainissement au Grand Belfort. Le territoire poursuit cette démarche et, en parallèle, cherche de nouvelles ressources (deux études sont lancées, l’une avec le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) sur la recherche d’une autre ressource profonde sur le territoire, l’autre sur la mobilisation de l’eau d’un barrage).
Dans le cadre du PGRE du Haut-Drac (05), limiter les fuites sur les réseaux d’eau potable et maîtriser les consommations pour les collectivités et pour les agriculteurs, rénover les canaux d’irrigation gravitaires, passer à l’irrigation par aspersion ou goutte-à-goutte, qui consomme jusqu’à quatre fois moins font partie du programme. Le plan prévoit par ailleurs deux grandes opérations : la substitution des prélèvements en eau potable de Gap, via un captage dans une ressource non déficitaire (actuellement, près de 80 % de l’eau alimentant la ville provient du Drac, dont l’insuffisance du débit menace régulièrement la ville de pénurie totale d’eau potable). Et la construction d’une retenue de stockage pour l’irrigation estivale par l’ASA du canal de Gap.
Le PGRE du bassin versant de l’Aude et de la Berre vise le rééquilibrage du déficit chronique de 37 millions de m3 d’eau de juin à octobre sur ce territoire. La question agricole y est centrale, 75 % des prélèvements allant à l’agriculture, contre 5 à 10 % pour l’eau potable des 350 000 habitants, le reste à la navigation (Canal du midi) et un peu à l’industrie. À travers 87 actions, le PGRE cible en priorité les économies d’eau, avec un potentiel de 33 millions de m3 avant 2021. « Le deuxième pilier du plan consiste, en période d’étiage, à mobiliser l’eau des barrages réservoirs existants (23 millions de m3 mobilisables), via les cours d’eau dits “réalimentables”. C’est un système de compensation des volumes agricoles prélevés : ils sont restitués dans les cours d’eau, par anticipation, en amont des points de prélèvements », explique Pierre-Henri Ilhes, maire de La Redorte (11), vice-président de Carcassonne Agglomération et président du Syndicat mixte des milieux aquatiques et des rivières de l’Aude (SMMAR), l’EPTB chargé de l’animation du plan.
Parmi les pistes qui restent à creuser sur des ressources alternatives, la France a du retard à rattraper en matière de réutilisation des eaux usées épurées. L’Espagne en réutilise 14 %, contre 0,2 % en France, où les autorités sanitaires ne se résolvent pas à assouplir les règles, très strictes, qui encadrent ces pratiques. L’Europe s’est emparée du dossier : un projet de règlement encourageant la réutilisation pour l’irrigation agricole est en cours.
Il faudra aussi parvenir à mieux retenir l’eau dans les territoires. Les collectivités peuvent, à travers les documents d’urbanisme, les règlements d’assainissement, les plans de gestion des eaux pluviales, limiter l’imperméabilisation, restaurer la capacité d’infiltration des sols, améliorer la recharge des nappes. Des stratégies basées sur la nature, applicables en ville, mais aussi en zone rurale pour reconquérir la réserve utile des sols, éviter leur compactation, réduire l’érosion… 

Relance des projets de territoire
Une instruction gouvernementale du 7 mai 2019 (1) enjoint aux préfets de donner un nouvel élan à une gestion partagée de la ressource en eau, avec la volonté de généraliser la méthode des projets de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE). Celle-ci n’est pas nouvelle mais bénéficie d’un cadre rénové (à la suite des conclusions de la cellule d’expertise pilotée par le préfet Pierre-Étienne Bisch en 2018), dont l’instruction fournit les clés de lecture, en particulier sur le financement des retenues d’eau de substitution. L’annexe liste une centaine de territoires engagés dans la démarche, mais seule une poignée de PTGE sont à ce jour validés. En revanche, d’autres dispositifs qui répondent aux mêmes principes et sont considérés comme des PTGE au sens de l’instruction du 7 mai connaissent un meilleur sort, comme les PGRE.
(1)    Instruction NOR : TREL1904750J. projets de territoire

Déséquilibres climatiques d’ici à 2050
Les études prospectives sur les effets du changement climatique se multiplient sur les bassins les plus exposés, comme l’étude R2D2 2050 qui concerne le bassin de la Durance, véritable château d’eau de la Provence, les études Garonne 2050 et Adour 2050. Toutes montrent qu’il faut s’attendre à une baisse globale de la ressource au moment le plus critique. Ainsi, en 2050, les débits des grandes rivières du Sud-Ouest à l’étiage pourraient être inférieurs de 40 % au niveau actuel. « Le déséquilibre hydrologique sur le bassin Adour-Garonne, déjà de 250 millions de m3 par an, pourrait se situer, dans 30 ans, entre 1 et 1,2 milliard de m3 : l’accès à l’eau sera le principal facteur limitant du développement de nos territoires », relève Martin Malvy, président du comité de bassin.


Dans le bassin Rhône-Méditerranée, sur 74 bassins identifiés en déficit d’eau, 52 PGRE ont été adoptés.
 

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Cet article a été publié dans l'édition :

n°370 - Juillet/Août 2019
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