Pour deux raisons : d’abord, il y a un travail qui a été amorcé et qu’il faut absolument continuer. Nous avons fait avancer les choses sur la ruralité, sur les secrétaires de mairie, on a souligné le problème de l’incivisme et des violences faites aux élus. On a réussi à porter une voix crédible, unanime au sein des instances de l’AMF. On a travaillé sur les risques majeurs, on a porté une réflexion sur les évolutions démographiques dans les écoles, le numérique, les enjeux écologiques. Ensuite, en dépit de nos différences et de nos diversités, il faut que l’AMF se fasse entendre de façon forte, c’est ce qui me guide. On doit être indépendants, représentatifs et forts.
Avec André Laignel et Jean-François Debat, nous avons voulu prolonger ce qui a été mis en place par Jacques Pélissard, François Baroin et moi-même, c’est-à-dire des listes transpartisanes qui représentent la réalité géographique et politique des communes de France. Au bureau et au comité directeur, il n’y a, à chaque fois, qu’une liste que nous portons pour veiller à la crédibilité, à la représentativité et à l’indépendance de l’AMF.
Il faut que l’on soit extrêmement puissants dans notre capacité d’analyse pour être en soutien des communes. Nous rendons 12 000 services et renseignements par an qui sont essentiels notamment pour les communes qui n’ont pas d’ingénierie. La deuxième mission est de faire de la coproduction législative et règlementaire avec les exécutifs en place, avec le Parlement. C’est ce qui nous a permis de produire la loi sur le statut de l’élu ou les secrétaires de mairie, par exemple, ou encore le projet de loi sur les polices municipales. Troisièmement, c’est de participer au débat pour les libertés locales. Plusieurs thématiques essentielles nous attendent : le tsunami que va représenter l’intelligence artificielle dans toutes nos mairies. L’AMF doit très rapidement permettre de maîtriser cette évolution. Sur la gestion des risques majeurs, nous avons créé un groupe de travail. On va aller beaucoup plus loin, on va mettre en place une task force qui viendra en soutien immédiat à chacune des communes qui est sinistrée ou qui affronte une grave crise. Nous allons aussi créer un fonds de soutien.
Cela a forcément été difficile et tendu. On ne peut en imputer la faute à l’AMF. On ne peut pas demander aux maires de France d’être masochistes, d’accepter qu’on nous enlève sans arrêt des pouvoirs et de l’argent tout en nous ajoutant des obligations. Je suis élu local depuis 2001 et maire depuis 2014 : j’ai vu la perte des pouvoirs d’action et parallèlement la montée des obligations et les prélèvements dans nos ressources. Plus l’État prélève dans nos ressources, plus les comptes publics vont mal parce qu’il ne se remet pas en cause, ne se réforme pas.
Quand j’ai été élu président, j’ai intégré au bureau des associations que je pense devoir être partenaires. Cela s’est fait notamment avec l’ACCDOM pour les Outre-mer, l’Association des maires ruraux de France (AMRF) – je souhaite que cela marche mieux – et l’Association des élus des littoraux (ANEL). L’AMF, c’est la «maison maires », nous représentons toutes les communes. Les autres associations sont les bienvenues. Si je suis reconduit dans mes fonctions, un vice-président sera en charge spécifiquement de l’interaction de l’AMF avec tous les autres partenaires, au-delà des associations d’élus – les fédérations professionnelles, les syndicats…
L’exécutif et le législatif doivent comprendre à nouveau les réalités locales, les réalités du terrain. Il faut adopter une grande loi de libertés locales que l’AMF porte depuis très longtemps et transférer le pouvoir règlementaire d’application des lois aux collectivités territoriales, sauf sur le régalien qui doit rester le monopole de l’État. La loi est la même pour tous. En revanche, il faut retrouver de la souplesse et de la simplicité dans l’application locale. Cela changerait tout et éviterait cette bureaucratie qui nous étouffe.
Il faut partir du terrain. L’État ne doit intervenir qu’en subsidiarité, là où localement on ne peut pas agir. Nous devons retrouver des moyens juridiques et financiers de travailler, une autonomie budgétaire et fiscale. Le transfert de pouvoir règlementaire serait essentiel. Il faut revoir totalement l’organisation de l’État. Aujourd’hui, il y a une recentralisation budgétaire, financière et juridique, et une fragmentation de l’État. Il faut que ce dernier se réorganise et qu’on ait un seul interlocuteur, que les règles soient claires, stables, simples et de bon sens.
On doit avoir beaucoup plus de liberté de recrutement, pouvoir promettre des évolutions de carrière [à nos agents]. Il faut que l’on retrouve de la capacité de commandement local. Il faudrait aussi que l’État cesse de piller dans la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL) : 13 points d’augmentation de nos cotisations d’employeurs en quatre ans, c’est un surcoût énorme !
Je confirme la position de l’AMF : oui à l’intercommunalité, non à la supra-communalité. Je pense qu’on a atteint aujourd’hui un degré de maturité dans les intercommunalités qui devrait nous éviter des transferts de compétences obligatoires. On a la possibilité désormais de laisser les maires, en vertu du principe de subsidiarité ascendante, choisir les compétences qu’ils souhaitent garder et celles qu’ils souhaitent transférer à l’intercommunalité. La commune reste l’échelon essentiel de base de la vie, de la solidarité et de la performance locales.
Depuis que je suis président nous avons obtenu des avancées. Grâce à l’AMF, les zones de revitalisation rurale (ZRR) continuent d’exister. Nous avons permis la revalorisation du métier de secrétaire de mairie. [Il faut] continuer de lutter contre les déserts médicaux, en libérant du temps médical, en favorisant l’exercice groupé, en permettant de salarier les praticiens. Il faut aussi mener le combat sur la présence postale [en rappelant] au gouvernement ses obligations d’aménagement du territoire et de garantie d’une présence postale. La ruralité est un atout, face au défi écologique, face au besoin de réindustrialiser. Il faut arrêter de bloquer [les projets] par le zéro artificialisation nette (ZAN) pour débloquer le foncier. Il est aussi nécessaire de reconnaître les atouts de la ruralité, de la forêt et de les intégrer dans le calcul des dotations.
Nous devons relever le défi écologique, le défi numérique, le défi économique et social, le défi démographique – il va falloir fermer 4 000 écoles en France d’ici à 2030 [avec] 25 % de naissances en moins qu’il y a quinze ans et ouvrir des Ehpad – et le défi démocratique. Face à cela, la commune est, non pas le dernier kilomètre, mais le premier centimètre de l’action publique ! Plus les communes seront faibles, plus il y aura de délitement social. Tout cela, nous allons le faire entendre, faire entendre la voix de la liberté et de la responsabilité communales.
Dans une société tendue, fragmentée, fracturée, violente, on a besoin de retrouver le bon sens du terrain, qu’on libère la voix de ceux qui font, ce qui permettra de régler les problèmes et de restaurer l’unité de la France par des communes fortes, des communes libres, des communes qui peuvent travailler et qui décident de leur destin.
Interview de David Lisnard, maire de Cannes