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13/10/2026
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André Laignel : " On ne relèvera pas la France sans les communes"

Dans un entretien accordé à Maires de France, André Laignel, ancien maire d'Issoudun (36) et premier vice-président délégué de l'AMF jusqu'au prochain congrès de l'association, fin novembre, revient sur la fonction de maire et délivre quelques messages forts à ses successeurs.  

Figure historique de l'AMF depuis des décennies, André Laignel réaffirme les combats qu'il a portés au sein de l'association - décentralisation, libertés locales et rôle du maire - et laisse un message constat : " affaiblir les communes, c'est rendre la France impuissante ! "
&• Vous avez achevé votre huitième mandat de maire en mars. Quelles sont les compétences requises pour exercer cette fonction ?

Un maire doit être visionnaire et «rêver sa ville » à dix ans. Il ne doit pas se contenter d’agir au coup par coup. Mais il ne travaille pas seul, il ne peut rien s’il n’a pas une «salle des machines » performante, c’est-à-dire une administration solide.

Le maire est donc aussi un manager. Il doit également être un «chasseur de primes », autrement dit mobiliser un maximum de subventions pour réaliser des projets municipaux.

Dès mon premier mandat, j’avais compris que le poste clé est celui des finances et de l’ingénierie financière. Je n’ai jamais eu d’adjoint aux finances et j’ai piloté la chose en direct. Quand on devient maire, on doit être un généraliste. Mais un bon généraliste doit être spécialiste en tout. Il ne doit rien survoler.    
 

• Quelle a été votre plus grande fierté en tant que maire ?

C’est une fierté continue. Je me suis efforcé de transformer ma ville et de la rendre attractive. Je me suis battu pour innover dans tous les domaines. J’ai créé la deuxième piscine à vague en France, une patinoire, une usine de dénitrification, une société d’économie mixte (SEM) dédiée aux énergies renouvelables, l’une des premières classes «théâtre » dans le lycée…

Si je devais retenir une fierté particulière, cela serait la création d’une offre culturelle. Nous sommes partis de rien. La première réalisation de mon premier mandat a été la création d’un centre culturel composé d’une médiathèque, d’une maison des jeunes et d’une salle de spectacle. J’ai aussi créé un musée d’art contemporain.
 

• Quel regard portez-vous sur l’évolution de la décentralisation ?

Il y a eu deux phases. La première, de 1977 à 1983, correspond à mon premier mandat de maire : c’est la naissance du grand mouvement de décentralisation avec notamment les lois de 1982 et 1983. Une période exaltante puisque la tutelle a priori de l’État sur les collectivités disparaissait au bénéfice de la pleine responsabilité des élus et d’un vrai pouvoir local donné à la commune, avec des moyens.

La décentralisation s’est aussi affermie avec la loi Chevènement de 1999 relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale, puis les textes adoptés sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin [loi constitutionnelle du 28 mars 2003 relative à l'organisation décentralisée de la République française, loi du 29 juillet 2004 sur l’autonomie financière des collectivités et loi du 13 août 2004 relative aux libertés et responsabilités locales]. Ce fut le dernier acte positif concernant les collectivités locales.
 

• Quelle est la seconde phase ?

La seconde phase, engagée depuis une vingtaine d’années, s’est traduite par une suppression de la fiscalité locale avec, notamment, celle de la taxe professionnelle (TP) en 2010, puis de la taxe d’habitation (TH) à partir de 2018. Et, parallèlement, une réduction des moyens avec la suppression de l’indexation de la dotation globale de fonctionnement (DGF) sur l’inflation puis sa baisse historique de 12,5 Mds€ entre 2014 et 2017.

Depuis 2010, la désindexation de la DGF sur l’inflation et la baisse de son montant représentent un manque à gagner cumulé de 82 Mds€ pour les collectivités. Tout ceci a fortement diminué leur autonomie financière qui, bien qu’inscrite dans la Constitution depuis 2004, est ­restée purement théorique.
 

• Cette seconde phase s’est aussi traduite aussi par une recentralisation. Pourquoi ?

Il n’y a certes plus la tutelle préfectorale sur les collectivités mais il y a pire : leur étouffement administratif et financier par les gouvernements successifs, avec le soutien zélé de la haute fonction publique de l’État, considérant que seul l’État est légitime et compétent. Dans ces conditions, le mot «confiance » n’existe plus entre l’État et les élus locaux.  François Mitterrand avait dit en 1981 : «Il a fallu des siècles de centralisation pour que la France se fasse. Il faut maintenant la décentralisation pour que la France ne se défasse pas. » Quarante ans après la décentralisation, nous sommes revenus au point de départ.
 

• Vous avez exercé pendant 25 ans des fonctions exécutives à l’AMF. Quelle est sa singularité ?

J’ai été aux côtés de cinq présidents de l’AMF : Jean-Paul Delevoye, Daniel Hoeffel, Jacques Pélissard, François Baroin et David Lisnard. Nous avons toujours réussi à travailler ensemble pour défendre les libertés locales, en dépit de nos différences. C’est ce qui fait la force de l’AMF qui n’est pas un syndicat d’élus. L’AMF ne se bat pas pour les maires, elle se bat pour chaque habitant de chacune de nos communes, pour que les élus puissent répondre à leurs préoccupations et à leurs besoins.
 

• Quel est le combat dont vous êtes le plus fier au sein de l’AMF ?

Nous avons constamment repoussé la volonté de l’État de supprimer un grand nombre de communes. L’AMF a trouvé une parade avec la création des communes nouvelles. Elle est à l’origine des lois du 16 décembre 2010 et du 16 mars 2015 créant et confortant ce nouveau statut. Aucune disparition de communes n’a été imposée. Nous avons préservé le fait communal.
 

• Et sur le plan financier ?

Nous avions lancé, en juin 2015, avec François Baroin [alors président de l’AMF], une mobilisation nationale contre la baisse de la DGF : plus de 16 000 communes (sur 36 600) et intercommunalités ont adopté la motion de soutien à l'action de l'AMF.

Parallèlement, les élus se sont rassemblés devant les préfectures pour protester contre ce recul sans précédent des moyens financiers des collectivités et ses conséquences sur le développement économique local, l’emploi et les services publics. L’exécutif a finalement diminué la baisse initialement prévue des concours de l’État aux collectivités.
 

• Quel message souhaitez-vous délivrer aux adhérents de l’AMF ?

Notre association doit continuer inlassablement de se battre pour redonner de la chair à la décentralisation et aux libertés locales. J’ai une certitude absolue : on ne relèvera pas la France sans les communes car il n’est pas aujourd’hui de grandes politiques qui ne passent par elles dans tous les domaines (éducation, santé, logement, environnement, transition écologique, transports…).

Les maires sont aussi en première ligne pour gérer les situations de crise (incendies, canicule, Covid-19…) et pour investir. Affaiblir les communes, c’est rendre la France impuissante !
 

• Allez-vous poursuivre votre engagement en ce sens ?

Oui, je trouverai le moyen de continuer ce combat. «Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent », a écrit Victor Hugo. J’ai bien l’intention de vivre encore longtemps !

 

Bio express
• AMF
2001-2012 : secrétaire général
Depuis le 21/11/2012 : premier vice-président délégué
• Issoudun et Indre
1971 : élu conseiller municipal
1976-2004 : conseiller général de l’Indre
1977 : élu maire et réélu pendant huit mandats jusqu’en mars 2026
1979-1985 : président du conseil général de l’Indre
1993-2026 : président de la Communauté de communes du pays d’Issoudun
• Comité des finances locales (CFL)
2012-2026 : président
• Parlement
1981-1988 : député de l’Indre, député européen de 1994-1999 puis de 2004 à 2009
• Gouvernement
1988-1991 : secrétaire d’État à la Formation professionnelle
1991-1993 : secrétaire d’État à la Ville et à l’Aménagement du territoire

 

Propos recueillis par Bénédicte Rallu et Xavier Brivet
n°449 - OCTOBRE 2026