À Poitiers, l’expérimentation s’étend sur trois quartiers prioritaires de la politique de la ville. Les trois centres sociaux à l’origine de la démarche, qui la portent collectivement avec la municipalité, ont fait un «porte-à-porte géant » auprès de plus de 1 200 personnes pour aller chercher les «invisibles », enregistrés nulle part, leur présenter le projet et les inviter à le rejoindre en devenant «volontaires », avec la promesse d’un CDI. «Peu y croyaient au début », se souvient Alexandre Motard, chef de projet chargé de l’animation du TZCLD à Poitiers pour l’association Chenelle. 190 s’inscrivent au départ, en 2019. Ce nombre n’a cessé de grossir.
Fin octobre, 434 personnes étaient inscrites. «Quand les personnes ont constaté que le projet était réel, qu’on prenait bien en compte leurs désirs, que les promesses étaient tenues, d’autres ont été intéressées. Nous laissons la porte ouverte parce que l’on croit au principe d’exhaustivité à la base de l’expérimentation et à cet outil de transformation sociale », explique-t-il.
Tous n’ont pas encore d’emploi. Mais 131 ont déjà signé un CDI depuis le 1er janvier 2023 dans l’une des deux entreprises à but d’emploi (EBE) créées. Près d’un tiers n’avait jamais ou pas travaillé depuis plus de 20 ans ! Deux tiers ont entre 25 et 44 ans, n’ont ni diplôme, ni permis de conduire. Ce sont des femmes dans neuf cas sur dix.
L’EBE Papiole compte 96 CDI. Elle défriche l’idée de «l’écologie industrielle de territoire » et développe des activités «en lien avec nos politiques locales et la filière de l’économie circulaire », souligne Bastien Bernela, conseiller municipal à l’emploi, président du comité local pour l’emploi (CLE), l’instance de pilotage.
La seconde EBE, plus modeste (35 CDI fin octobre), a été adossée à un groupement d’employeurs sociaux (18 adhérents) pour répondre à des besoins repérés mais non couverts (isolement des personnes âgées, mobilité, etc.). www.poitiers.fr
« Face aux chiffres du chômage sur notre territoire, il fallait tenter quelque chose. L’expérimentation nous en a donné l’occasion ! », explique Henri-Jean Thébault, maire de Pontenx-les-Forges (1 627 habitants), conseiller communautaire délégué au développement économique de la communauté de communes de Mimizan.
Sur son initiative, le 16 décembre 2021, le conseil communautaire valide, à l’unanimité, la démarche. Six mois plus tard, en septembre 2022, l’EPCI recrute une chargée de mission «pour animer le réseau de partenaires et accompagner les volontaires (les chômeurs engagés dans l’expérimentation). Nous avons choisi de financer ce poste sur nos propres fonds car il est essentiel », insiste l’élu.
En octobre 2022, le CLE se réunit pour la première fois avant d’obtenir l’habilitation officielle en juillet 2024. Mais le territoire a dû attendre six mois de plus la publication du décret pour percevoir la dotation par emploi créé (le Fonds d’expérimentation contre le chômage de longue durée verse pour chaque emploi créé une dotation d’amorçage, puis une dotation par emploi : https://etcld.fr/le-fonds).
L’EBE compte aujourd’hui 20 salariés et prévoit 5 embauches avant fin 2025 avec le lancement d’une activité de revalorisation d’appareils électroménagers. Un chiffre encore loin de l’objectif initial : offrir «une solution d’emploi » à 300 personnes d’ici à la fin 2026, soit la moitié des chômeurs de longue durée recensés sur le territoire. «Mais les emplois créés au sein de l’EBE sont plutôt un ultime recours quand nous ne trouvons pas de solution dans le tissu local, via les clauses sociales dans les marchés publics, etc. », explique l’élu. «On avance avec prudence sur certaines activités, mais on reste déterminé », assure-t-il.
L’activité de Vélobus est ainsi en stand-by, faute de subvention du conseil départemental, tandis que le service à la personne se développe «sans trop faire de bruit » car peu rentable pour l’EBE. Ce qui ne faiblit pas, c’est la fréquentation du stand tenu par les volontaires sur le marché de Mimizan. «Je vous assure que cela participe à changer le regard des gens », glisse Henri-Jean Thébault. www.cc-mimizan.fr
Avec ses 38 communes, le Pays de Colombey est l’un des plus gros territoires engagés dans l’expérimentation. Il faisait partie des dix «poissons pilotes » en 2016. Le diagnostic initial fait alors prendre conscience aux élus que le territoire rural avait perdu «ses emplois de proximité », explique Philippe Parmentier, président de la communauté de communes et président du comité local de l’emploi (CLE). «Nous avons cherché à construire un autre modèle économique pour intégrer les personnes exclues de l’emploi. Notamment toutes celles invisibles dans nos petites communes, qui ne sont ni au RSA, ni en emploi, qui sont inconnues de France Travail (Pôle emploi à l’époque) », ajoute-t-il.
Il se souvient avoir fait «beaucoup de porte-à-porte pour aller les rencontrer, expliquer le projet, les amener à des réunions en petit groupe, etc. ». La collectivité a mobilisé 120 000 euros par an pour l’animation du projet. «Ce n’est pas rien ! »
Le bilan le justifie : sur les 517 personnes privées d’emploi longue durée rencontrées, 80 % ont trouvé une solution d’emploi, dont les deux tiers en lien avec des employeurs existants (artisans, insertion par l’emploi, etc.) et un tiers via les entreprises à but d’emploi (EBE) ; une quinzaine ont pris leur retraite et une soixantaine ont retrouvé un emploi dans une autre entreprise.
« Il a fallu aussi de l’agilité pour savoir ajuster des activités et être capables d’accueillir des personnes qui, pour certaines, n’avaient pas travaillé depuis 20 ans », appuie Aurélie Mathelin, directrice des EBE. Aujourd’hui, «c’est tout un territoire qui s’est mis en marche », assure l’élu.
À l’exemple de la deuxième EBE, créée en 2018 en partenariat avec les éleveurs de moutons pour valoriser leur laine invendue qui «partait en déchet ou à bas prix en Asie et qui revenait sous forme de produits transformés ». Les éleveurs ont souhaité être sociétaires de l’EBE «De laine en rêves », qui est devenue une SCIC-Sarl. www.pays-colombey-sudtoulois.fr
